Transmettre ses mots de passe après sa mort : où les noter
8/13/2026
8/13/2026
Un carnet à spirale dans le tiroir du bureau. Une feuille pliée en quatre au fond du portefeuille. Ou ce fichier baptisé « codes.xlsx » qui traîne sur l'ordinateur depuis 2019 et que plus personne n'ouvre. À moins que tout tienne dans votre tête, ce qui reste encore la façon la plus répandue de gérer ses mots de passe.
Voilà l'état des lieux chez à peu près tout le monde. Il n'y a pas de quoi rougir.
Sauf que le jour où quelqu'un doit reprendre la main sur vos comptes, ce système-là tient rarement le choc. Et un malentendu bloque presque tout le monde avant même de commencer. Transmettre ses mots de passe, dans l'esprit commun, ça revient à ouvrir grand sa vie privée à quelqu'un.
52 % des Français veulent qu'on supprime tout à leur mort. 26 % qu'on trie. Le chiffre sort d'une enquête menée pour la CNIL en novembre 2024, et il renverse la question : trois personnes sur quatre ne demandent à personne de conserver quoi que ce soit. Elles demandent qu'on puisse fermer.
Une clé pour éteindre, pas un droit de fouille. Ça change tout le reste.
Rendons-lui d'abord justice. Le papier ne se pirate pas depuis l'autre bout du monde, et personne n'a besoin d'un mode d'emploi pour l'ouvrir. Votre sœur de 71 ans qui n'a jamais installé une application de sa vie saura lire un carnet. Ça compte plus qu'on ne le dit.
Le problème, c'est qu'il vieillit mal. Vous changez un mot de passe un mardi soir parce que le site vous y oblige, vous ne le reportez pas, et la ligne devient fausse. Multipliez par quarante comptes et trois ans. Votre proche tombe sur une liste où une entrée sur deux ne marche plus, essaie deux fois, puis referme le carnet en se disant qu'il n'y a rien à en tirer. Une liste fausse fait plus de dégâts qu'une liste absente.
Il y a aussi que celui qui le trouve a tout. Aucun niveau d'accès, aucune trace de qui a lu quoi. L'artisan venu changer le chauffe-eau et le petit-fils qui cherche du scotch ouvrent la même page.
Et puis un carnet, ça disparaît sans prévenir. Dégât des eaux, déménagement, ou quelqu'un qui vide un bureau en croyant bien faire.
Quant au fameux « codes.xlsx » posé sur le bureau de l'ordinateur, il cumule les deux défauts : synchronisé dans un cloud donc exposé, et pas plus à jour que le carnet. La simple protection de feuille qu'Excel propose décourage un curieux, guère plus.
Bon. Toutes les listes qui circulent sur le sujet mettent les accès bancaires en tête. C'est le seul conseil de cet article qui va franchement à contre-courant : vos codes de banque, vous les gardez.
Vous vous êtes engagé à le faire, pour commencer. L'article L133-16 du code monétaire et financier demande à l'utilisateur de prendre toute mesure raisonnable pour préserver la sécurité de ses données de sécurité personnalisées. Les conditions générales de votre banque reprennent la formule, en général au paragraphe que personne ne lit.
Ensuite, ça ne sert à rien. Le compte est bloqué dès que la banque apprend le décès : le mot de passe ouvre sur un mur.
Le dernier point est le plus embêtant, parce qu'il retombe sur votre proche et pas sur vous. Un héritier qui se connecte et déplace de l'argent, même pour régler une facture qui traîne, s'expose à une accusation de recel successoral. L'article 778 du Code civil est sec là-dessus : si le recel est retenu, il perd tout droit sur les sommes concernées et se retrouve à accepter la succession purement et simplement, dettes comprises. On lui rend un drôle de service.
Votre proche apporte la facture à la banque. La banque paie le prestataire, directement, dans la limite du solde disponible et de 5 965 € en 2026. Pas de connexion au compte, pas de virement à faire soi-même. Le mécanisme a été prévu pour ça, justement : éviter que les familles bricolent avec les identifiants du défunt.
Même logique pour ce qui ne vous appartient pas : la messagerie professionnelle, le compte de l'association dont vous étiez trésorier. Ces accès-là ne rentrent pas dans une succession, ils restent à la structure.
Le carnet, on vient d'en parler. Deux autres options existent, et aucune n'est parfaite.
Le gestionnaire de mots de passe, d'abord. C'est un coffre chiffré : vous retenez un seul mot de passe, le maître, et lui retient les autres. La fonction qui nous intéresse ici s'appelle l'accès d'urgence. Vous désignez quelqu'un, il fait une demande le jour venu, un compte à rebours démarre, et sans réponse de votre part (pour cause évidente) l'accès s'ouvre. Bitwarden propose deux niveaux : la simple consultation du coffre, ou la reprise de contrôle, où votre proche redéfinit le mot de passe maître et efface la double authentification au passage. Le hic, c'est que cette fonction est réservée aux comptes payants, ce que les comparatifs oublient souvent de dire. Le contact désigné, lui, peut rester en gratuit.
Sa limite ? Il transmet des identifiants, sans le contexte qui va avec. Votre proche ouvre le coffre, tombe sur quatre-vingts lignes, et ne sait pas laquelle sert à résilier la box ni ce que vaut encore un compte créé en 2021. Encore faut-il qu'il sache se servir de l'outil.
Le coffre-fort successoral, lui, est fait pour l'après. Ça se voit à l'usage : on ne l'ouvre pas tous les jours, on le remplit une fois et on décide qui recevra quoi. Votre proche obtient un accès le moment venu, limité à ce qui le concerne. Les papiers d'assurance pour l'un, les identifiants pour l'autre. Personne ne voit le dossier entier. Et le déclenchement est prévu dès le départ, ce qui règle la fameuse question du « comment il saura ».
Sa limite à lui, autant la dire tout de suite : vous dépendez d'un prestataire et de sa longévité, et rien ne se met à jour tout seul. Un coffre rempli en 2026 puis jamais rouvert contiendra en 2033 exactement ce qu'on y aura laissé. Ni plus ni moins.
| Support | Ce que ça règle | Ce que ça ne règle pas | Pour qui |
|---|---|---|---|
| **Carnet papier** | Aucune dépendance technique, lisible par n'importe qui, gratuit | La mise à jour, et le fait que celui qui le trouve a tout | Peu de comptes, et un proche peu à l'aise avec le numérique |
| **Gestionnaire de mots de passe** | Les mots de passe restent à jour tout seuls, accès d'urgence avec délai de carence | Le contexte (quel compte sert à quoi), et l'accès d'urgence est souvent payant | Beaucoup de comptes, et un proche à l'aise avec les applications |
| **Coffre-fort successoral** | Documents et accès au même endroit, contacts de confiance, déclenchement prévu | Rien ne se met à jour tout seul, et la pérennité dépend du prestataire | Ceux qui préparent l'ensemble de leur succession, pas seulement les codes |
Admettons que tout soit en place. Votre proche a la liste, elle est à jour, il sait où elle se trouve. Il tape le mot de passe de votre messagerie et... on lui réclame un code à six chiffres, envoyé par SMS sur votre numéro. Numéro résilié trois semaines plus tôt, parce que couper les abonnements fait partie des premières démarches qu'on recommande à tout le monde.
Deux verrous sur la porte, et un seul de préparé.
La scène est toujours la même, d'ailleurs. Un téléphone posé sur la table de la cuisine après les obsèques, verrouillé, et personne autour pour l'ouvrir. Sauf qu'ici le code est connu, et la porte reste fermée quand même.
Du coup, deux gestes à prévoir. Gardez la ligne mobile active deux ou trois mois plutôt que de la couper la première semaine (quelques dizaines d'euros, c'est le prix du délai). Et notez les codes de secours. La plupart des services qui activent une double authentification en fournissent une série au moment de l'activation, huit ou dix codes à usage unique. Personne ne les garde (ils partent à la corbeille avec l'e-mail de confirmation). Ce sont pourtant eux, la vraie clé de rechange.
On le présente partout comme LA solution. Photos, messages, notes, fichiers, sauvegardes d'appareil : votre contact légataire y aura bien accès. Le trousseau iCloud, non. Apple le met noir sur blanc, mots de passe et clés d'accès n'en font pas partie. Autrement dit, quelqu'un qui a désigné son contact légataire en croyant avoir réglé la question des codes s'est arrêté à mi-chemin.
Apple n'est pas un cas isolé. Le contact légataire côté Facebook n'ouvre pas les messages privés, et Google fonctionne encore autrement, avec un gestionnaire de compte inactif qui transmet des données sans jamais donner d'accès. Chaque plateforme a bricolé son dispositif dans son coin, avec ses trous. L'héritage numérique ne se limite pas aux mots de passe, loin de là, mais c'est presque toujours par eux que ça coince.
Le qui vient avant l'outil, toujours. Le réflexe désigne le conjoint, ou l'aîné des enfants. Regardez plutôt qui sera capable d'agir dans les six semaines qui suivent, en étant à peu près à l'aise devant un ordinateur. Ce n'est pas toujours la personne la plus proche affectivement, et c'est rarement un conjoint qui a votre âge.
Vient ensuite le périmètre. Donner de quoi fermer les comptes n'oblige pas à donner de quoi tout lire. Deux choses différentes, en fait : d'un côté l'inventaire, cette liste de ce qui existe quelque part à votre nom. De l'autre, les clés qui l'ouvrent. Rien n'impose de confier les deux à la même personne, ni au même moment.
Et puis il y a la question qu'on oublie toujours : comment votre proche apprendra qu'il doit agir. Un dispositif dont personne ne connaît l'existence ne se déclenche jamais. Il faut soit un mécanisme automatique (le compte à rebours de l'accès d'urgence, le délai d'inactivité), soit une conversation. Dites-le. C'est encore ce qui marche le mieux, et tant qu'à faire, coucher ses volontés numériques par écrit évite que la désignation reste lettre morte.
Dernière décision, la plus ingrate : la mise à jour. Une date fixe dans l'année, accrochée à quelque chose que vous n'oubliez jamais (la déclaration de revenus fait très bien l'affaire), tiendra mieux que toutes les bonnes intentions. Sans ça, le dispositif vieillit dans son coin, et personne ne s'en aperçoit avant le jour où il faut s'en servir.
Bientôt dix ans, zéro décret. La loi pour une République numérique de 2016 prévoyait un registre unique où déposer ses directives numériques, auprès d'un tiers de confiance certifié par la CNIL. Les textes d'application ne sont jamais sortis. Le dispositif dort encore. En pratique il reste le notaire, qui peut garder une enveloppe cachetée, et les outils privés. Pour une situation un peu particulière (crypto-actifs, compte professionnel, succession à l'étranger), passez le voir : cet article ne remplace pas son conseil.
Rien de technique là-dedans, en fin de compte. Quatre ou cinq décisions, et elles se prennent en une heure, un dimanche après-midi. Le support parfait n'existe pas. Le bon, c'est celui que vous rouvrirez une fois par an.
Un dernier point pour alléger la tâche : votre proche n'aura pas besoin de tout. Trois ou quatre accès suffisent dans les premières semaines, pas quarante. La messagerie principale surtout, parce que c'est par elle qu'on récupère la plupart des autres comptes. Le reste suivra, ou pas, et ce ne sera pas grave.
Et il y a tout ce qui ne se règle pas avec un mot de passe. Le contrat d'assurance-vie dont personne ne connaît l'existence, les papiers rangés dans deux endroits différents. Transmettre ses mots de passe après sa mort fait partie de ce qu'on organise de son vivant, et c'est rarement par là qu'on commence.